Violette et Monsieur Lee... (ECRITS) posté le mardi 10 octobre 2006 10:52

Violette et Monsieur Lee “Quel temps de cochon!” pense Violette en ouvrant ses volets sur la Rue Lepic. Le ciel est bas, l’air est humide, une vraie journée d’hiver. Il y a déjà la queue chez le marchand de légumes, juste en face, à l’angle de l’immeuble. Elle resserre machinalement le peignoir autour d’elle, tout en jetant un coup d’œil par la fenêtre alors que les volets de son voisin s’ouvrent aussi. Elle lui fait un signe de la main et crie “Bonjour Monsieur Lee!” Monsieur Lee joint les mains sur sa poitrine et s’incline humblement en souriant.... Son travail aux impôts lui manque un peu... pendant près de quarante ans, elle n’y a pas connue beaucoup d’amies, toutes se méfiaient d’elle, la prenant pour une attardée. Personne ne comprenait que malgré l’héritage de sa mère, elle vienne chaque matin travailler dans un environnement peu épanouissant. Mais elle ignorait tout de la vie. Violette referme la fenêtre en frissonnant, tire les rideaux, puis va préparer son petit déjeuner... ce faisant elle se demande à quoi elle va occuper sa journée. Depuis qu’elle est en retraite, elle s’occupe de bonnes œuvres, mais ce matin, elle n’a vraiment pas envie de sortir, elle se sent encore plus seule que d’habitude. Sa mère actrice de petite renommée, l’avait totalement étouffée et asservie. Jusqu’à la mort douloureuse de celle-ci, elle était restée la servante soumise de cette mère, qui n’admettait même pas l’idée que sa fille puisse un jour être comparée à elle, d’ailleurs, elle ne disait à personne qu’elle avait une fille. La grande Clara ne pouvait avoir d’enfant! C’était évident pour ses nombreux admirateurs. A vingt ans, elle avait épousé Armand de St Gallier, qui avait en même temps reconnu Nicole, le bébé de deux ans, qu’elle avait eu... avec un inconnu. Quelques mois après, Armand avait eu la bonne idée d’être emporté par une crise cardiaque, lui laissant une fortune colossale. Aussi avait-elle obligé la toute petite fille à porter le deuil de son père, puisqu’en tant qu’actrice, elle ne “pouvait” avoir l’air triste bien sur, elle avait donc transmis cette charge à la gamine qui n’avait aucun souvenir de ce père “héroïque”, comme tous les morts, et avait toujours été vêtue de parme ou de violet... c’est ainsi que la petite Nicole était devenue, avec le temps, “Mademoiselle Violette”. Personne ne connaissant son vrai prénom... à part le chef du personnel... et son facteur peut-être... elle-même l’avait à peu près oublié. Cette mère, elle la revoit encore... si belle et coquette, entourée d’admirateurs et de fleurs, dans le grand appartement du champs de Mars, puis, fuyant chez la grand-mère rue Lepic, pour qu’on ne voit pas sa déchéance et les ravages de la maladie. Nicole n’était jamais retourné au Champs de Mars... Elle finit de déjeuner et s’étire en grimaçant, “mince! ce torticolis qui revient!” pense-t-elle. Elle décide d’aller en fin de matinée chez son voisin, Monsieur Lee, masseur-accuponcteur de son état. Cet homme a des mains magique et son cabinet ne désemplit pas. mais, il a toujours un petit moment a accorder à Mademoiselle Violette qui depuis quarante ans est sa voisine. Il ne lui a jamais refusé un rendez-vous. Il ne lui a jamais parlé non plus, pas plus qu’à d’autres clients d’ailleurs. Visiblement il comprend notre langue, mais se refuse à la parler.... Violette a été mille fois prête à lui poser la question, à vouloir lui proposer de lui apprendre notre langue mais, par timidité, elle n’a jamais osé. Monsieur Lee est un homme secret, un peu mystérieux. Quand il est arrivé sur le même palier que la vieille dame, il était bien jeune, et lorsque Violette l’avait croisé dans l’escalier, il s’était incliné en joignant les mains sur sa poitrine, elle avait, furtivement croisé son regard et avait senti une rougeur lui monter aux joues. Dieu qu’il était beau ce jeune homme venu d’orient! Il avait élevé seul sa nièce Chen-chen, qui étant enfant lui servait de traductrice puisqu’elle apprenait le français à l’école. Aujourd’hui, Chen-chen a quitté son oncle pour vivre sa vie de femme, mais elle reste très présente, et ne manque jamais de saluer sa voisine la charmante Violette.... Monsieur Lee commence lui aussi à ressentir les douleurs de l’âge, mais, il est là pour soigner les autres, pas pour se plaindre. Une femme lui manque, depuis que Chen-chen est partie avec un gentil compatriote de la province du Hunan, ils ont monté une épicerie orientale rue de l’Abreuvoir, ça n’est pas loin, mais, ils sont très occupés, alors Lee se sent parfois bien seul, d’autant qu’il s’est enfermé dans son serment de ne jamais trahir sa langue. Lorsqu’il a fuit les gardes rouges de Mao, avec Chen-chen cachée dans un sac, celle-ci n’avait que trois mois. Toute leur famille avait été massacrée, parce qu’intellectuelle. Lee était un fin lettré et enseignait la langue chinoise avec passion. Il rêvait d’aller la faire découvrir à travers le monde, mais il avait du fuir, et il avait honte; honte d’être obligé d’avouer que les gens de son pays se conduisent ainsi, comme des sauvages.... Après des mois d’errance et de traque avec le bébé... Lee avait été enfin hébergé, nourri, réconforté, par des compatriotes de la Réunion, puis quelques mois plus tard, il avait pu gagner la Métropole avec Chen-chen, mais il s’était juré de revenir remercier ses amis un jour. La vie avait été rude et il avait travaillé sans relâche, avec l’aide de ses compatriotes exilés à Paris, comme plongeur, comme cuisinier, comme masseur, et, là il avait découvert ses dons de soigneur, cela lui avait plu, il avait décidé de s’installer là, à Montmartre, au pied du sacré Cœur, 36 rue Lepic, deuxième étage... sur le même palier qu’une vieille dame, dont la fille se mourrait. Il l’avait aider à moins souffrir sur la fin. Puis, la vieille dame était partie à son tour, laissant la jeune Mademoiselle Violette seule. Il su alors qu’il ne pourrait jamais partir de cet endroit, car l’amour s’était installé dans son cœur. Mais, comment pouvait-il, lui, le simple soigneur chinois, dire à cette beauté, cette riche héritière qu’était Mademoiselle Violette, que son cœur battait pour elle. Et depuis plus de quarante ans, il se disait que, s’il avait réalisé son rêve s’il était devenu professeur, il lui aurait demandé sa main depuis longtemps... Mais Monsieur Lee n’est qu’un humble ver de terre... c’est sa conviction! On frappe à la porte, il répond en chinois comme d’habitude, la porte s’ouvre lentement, Mademoiselle Violette, qui commence à comprendre le chinois, apparaît... Il la salue très courtoisement les mains jointes sur le cœur. - Monsieur Lee, j’ai besoin de vos talents, j’ai encore très mal au cou, ce sont ces fichues cervicales, dit-elle en se tenant la nuque. Avec un grand sourire, Monsieur Lee lui fait signe d’entrer... et de s’installer, ce qu’elle fait immédiatement. Monsieur Lee a le cœur qui bat fort. Il tapote doucement la colonne vertébrale de sa patiente en faisant des onomatopées interrogatives à chaque fois qu’il touche un point. Violette lui répond - Non, plus haut! Non! Plus bas! Là, juste là! C’est ça, Monsieur Lee! Oui c’est juste là! Il marmonne quelques mots de contentement, puis il s’applique a assouplir le dos, le cou, les épaules de la charmante vieille dame. Il chantonne en même temps, des sons incompréhensibles, mais qui apparemment lui mettent la joie au cœur... - Comme elle est jolie! dit-il dans sa langue... Comme je l’aime! Comme j’aimerais vous mériter mon petit oiseau d’amour! Comme je serais heureux si tu voulais être ma femme... Il a dit ce dernier mot en français! Violette engourdie par les douces mains du praticien, sursaute... Aussitôt, Lee croyant lui avoir fait mal, s’excuse infiniment... Violette se redresse d’un bond, s’assoit sur la table de massage et le regarde : - Vous avez dit “femme”, monsieur Lee? Vous avez parlé français? Je crois que vous parlez français! Il rougit, fait semblant de ne pas comprendre, mais, soudain, elle n’est plus dupe. Elle rougit à son tour, mais l’oblige à la regarder... - Vous parlez français Monsieur Lee! Je vous ai entendu!!! Vous refusez de me répondre? Ne prenez pas l’air désolé, j’ai tout compris... Je croyais être votre amie! Et vous vous êtes moqué de moi! Il s’incline inlassablement, en marmonnant en chinois... Violette se demande ce qu’il lui prend à elle! Pourquoi agresser ainsi ce pauvre homme? Elle se rhabille et part en claquant la porte... le rouge au front et le cœur battant... Lee murmure... “mademoiselle Violette... pourquoi vous fâché?” Violette rentre chez elle, et en ressort aussitôt avec son manteau violet et son sac... elle va faire un tour pour se calmer! Pourquoi a-t-elle été aussi furieuse de découvrir subitement que l’homme qu’elle aime, parle sa langue et a sans doute un secret, pour ne l’avoir jamais utilisée avec elle? Il faut qu’elle découvre ce secret, qu’elle lui avoue enfin son amour, même si cela ne se fait pas! Ils ne sont plus des enfants tout de même. Elle marche sous la pluie, et ses pas la conduisent machinalement au Sacré Cœur, où elle aime aller prier... dans le silence, elle cherche l’apaisement, et la prière va la guider sûrement elle le sait... Pendant ce temps, Monsieur Lee s’insulte en chinois il se traite de tous les noms à la mode sous Mao, il se traite de fou, de sot, d’abominable chenille, d’huitre malade, de fourmi grotesque, de cafard fumant, de verrue flasque etc.... il hurle, se frappe... il s’arrête soudain, colle son oreille à la cloison, n’entend rien, où est-elle? que fait-elle? Il sort à son tour, dévale les escaliers et s’engouffre chez le fleuriste de la rue des Abbesses. Il est si nerveux, si excité que la fleuriste lui offre un verre d’eau. “C’est grave, Monsieur Lee?” lui demande-t-elle. - Non, non! pas grave!! enfin, si! grave! Vous portez toutes les fleurs chez Mademoiselle Violette s’il vous plaît. La fleuriste la regarde avec de grands yeux, décidément ce brave homme ne va pas bien aujourd’hui! - Vous avez dit, quelles fleurs, Monsieur Lee? - Toutes fleurs, toutes fleurs, maintenant, vite, tout de suite, tiens moi argent beaucoup.... - On verra ça plus tard Monsieur Lee! Vous nous avez guéri tant de personnes dans le famille... on verra! - Bien gentille, merci beaucoup! fait Lee en s’inclinant presque jusqu’au sol. Fleurs, très important pour moi... et pour Mademoiselle Violette aussi. La fleuriste croit comprendre que Monsieur Lee est amoureux de Mademoiselle Violette... elle sourit; comme c’est mignon! Et quelle belle histoire dans le quartier! On préviendrait Michou, qui organiserait la fête... La commerçante sourit tout en s’affairant, elle appelle son neveux pour le charger de l’encombrante livraison... Pendant ce temps, Violette redescend, l’âme apaisée bien décidée à agir. Elle ne sait par où commencer, mais elle y arrivera c’est sur. La pluie a cessé alors, elle prend son temps, passe par les minuscules rues du quartier, quelques prostituées la salue, car qui ne connaît la petite dame vêtue de parme, elle répond gentiment, parle avec l’une, puis avec l’autre, elle leur a fourni de l’aide tant de fois, quelle sont un peu comme ses enfants... La fin d’après midi devient ensoleillée... “dommage pense Violette, le soir va tomber quand le soleil arrive... Arrivée devant chez elle, elle salue sa concierge Madame Louisette, qui vient lui faire un peu de ménage chaque semaine. Cela à toujours été son luxe,. avec le coiffeur, mais c’est un confort qu’elle apprécie. Elle aurait pu aller vivre ailleurs, dans d’autres conditions, avec la fortune que lui a laissé sa mère, mais elle n’a jamais voulu quitter ce quartier et la proximité de Monsieur Lee, le seul amour de sa vie. Elle n’a jamais regardé d’autres hommes, pourtant elle était assez jolie fille et est encore une élégante sexagénaire. Ses cheveux gris argentés impeccablement coiffés font ressortir le bleu de ses yeux... Elle fouille dans son sac, trouve ses clefs, et monte les deux étages en chantonnant. En arrivant sur le palier, elle a un moment de recul, des milliers de fleurs sont installées là devant sa porte, et jusqu’à la porte de Lee. Elle est stupéfaite, mais ne s’interroge pas longtemps car la porte en face la sienne s’ouvre, et Monsieur Lee passe la tête et dit: - Vous, aimer....? - Ces fleurs sont magnifiques, mais pourquoi...? - Vous jolie comme fleurs!! dit en riant le gai luron bien content de sa surprise... La minuterie s’éteint et Lee se précipite pour rallumer. Violette rosit de plaisir... jamais elle n’a vu tant de fleurs, et pour elle en plus. Maintenant, Lee est près d’elle, il prend sa main, la caresse... - Nous avons l’air idiots, pense Violette, comme ça sur le palier, à se faire la cour... Soudain, Lee se met à genoux devant Violette, elle est surprise et recule d’un pas. - Non, Violette! Toi, pas partir? moi dire à toi si tu veux être Madame Lee! - Comment? dit Violette en ouvrant de grand yeux. Alors, Lee s’applique et avec les gestes dit: - Moi, Monsieur Lee, toi Madame Lee? Toi vouloir? La minuterie s’éteint à nouveau, et Monsieur Lee dit: - Pas grave, laisse... Toi réponds à Lee... C’est d’une toute petite voix que Violette répond dans le noir : - Oui, Monsieur Lee!! Oh! oui, bien sur! - Toi, heureuse? Si toi heureuse, Lee heureux. - Bien sur que je suis heureuse!! Il y a si longtemps que je l’attendait!!! - Le temps pas important! Toute l’éternité à nous. Nous marié Nouvel An chinois? - Oui, si vous voulez, murmure la vieille demoiselle émue. - Mais, vous mettre robe de mariage rouge, mode chinoise... et moi plus appeler vous Violette, mais Rose, ou, Garance, hihihi!!! - Il est tellement content de son petit effet qu’il ne s’aperçoit même pas qu’ils font des projets d’avenir sur un palier et dans le noir. Soudain Violette frissonne, cela la ramène à la réalité, elle tâtonne dans le noir et trouve la minuterie, lorsque la lumière inonde à nouveau le palier, elle voit Lee toujours à genoux; elle lui tend la main et lui dit en riant: - Allez, vieux chinois fou, tu as des rhumatismes et moi je suis en train de m’enrhumer, alors viens boire quelque chose de chaud chez moi! Deux semaines plus tard, Montmartre était en fête, c’était un peu “Pékin sur Seine”, car beaucoup des chinois de Paris étaient invités au mariage de monsieur Lee et de mademoiselle Violette, qui ce jour là portait une somptueuse robe rouge entièrement brodé à la mode chinoise. Monsieur Bertrand, le Maire ému, célébra l’union des deux vieux amoureux. Michou avait organisé la fête, toute la petite faune montmartroise dansait dans les rues et lorsque les mariés partirent pour leur voyage de noce à La Réunion, Chen-Chen avait les larmes aux yeux et le sourire aux lèvres, pensant que vraiment, le temps n’existe pas pour ceux qui s’aiment... FIN (Février 2004) ___

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